Journal de Bord Mardi 29 Mai

Publié le par yves Buffet

Mardi 29 mai 2007   Rififi sur Hutomel.

 

            Le matin, quelques bruits dans le bateau, c’est bon signe, mes marins semblent bien décidés. Je me lève, personne, mais le bateau est ouvert et au moins un de mes partenaires, est déjà sorti. Je suis tranquillement en train de tremper ma tartine dans mon bol quand Rodolphe, venant de l’extérieur, descend dans le cockpit, une trousse de toilette à la main, les cheveux encore mouillés de la douche qu’il a pris dans les sanitaires du club nautique. Bonjour ! Pas de commentaires, bizarre ce matin.

            Quelques minutes plus tard, il ressort de la partie avant du bateau avec ses sacs déjà faits. Je comprends de suite.

Il me dit « Comme je sais que Raymond va être d’accord pour partir et que je ne veux pas me faire tasser une nouvelle fois comme au cap Saint-Vincent, je m’en vais. » Quelques mots sur la météo qui, selon ses informations, n’était pas convenable pour partir, sa rencontre avec des Irlandais qui décalent leur départ, quelques très brèves explications sur notre inconscience qu’il ne veut pas partager. Il monte ses affaires sur le pont et je n’ai toujours rien dit. Il se ravise pourtant, redescend les marches et me dit « Le pain et internet ça fait 10 euros ». Je trouve deux billets de 5, les posent devant lui sur la table, toujours sans un mot. Il les saisit et « quitte le navire ». J’ai eu tout de suite le sentiment que ces 10 euros avaient une symbolique énorme, oublier d’obtenir ce remboursement semblait l’acte le plus important du moment.

            Je n’ai rien dit car Rodolphe avait fait son sac, sa décision était prise, pour moi j’étais déjà dans l’étape suivante, comment allions-nous faire Raymond et moi ?

Je n’ai rien dit, parce que curieusement c’était un soulagement, quelque chose que je n’avais pas analysé se libérait. Rodolphe est un garçon sympathique, sociable, que curieusement j’ai plutôt apprécié, mais brutalement je comprenais que s’il tenait convenablement sa place pour le travail qui lui incombait, il  n’avait pas du tout un rôle de marin prépondérant pour ce que nous avions à faire. Maintenant  je ne veux pas être plus désobligeant à son égard. Il a pris une décision que je n’ai pas à commenter sur le fond. Rodolphe n’avait pris aucun engagement avec moi, les seuls engagements que quelqu’un m’ait donné l’ont été par Raymond. Contractuellement Rodolphe ? Je ne connais pas. Quand à la manière, c’est autre chose. Je dois ajouter un commentaire, comme un conseil d’une portée plus large que ce ridicule incident. Ce n’est pas une affaire de titre, de grade, de rang ou d’âge mais il y a des instants dans la vie où le comportement que l’on a, vis à vis des autres, en montre beaucoup sur sa grandeur d’âme. Il y a ensuite des matins où l’image que renvoie son propre miroir doit être difficile à accepter.

Rodolphe est parti sans un mot d’explication pour Raymond, son ami de longue date. C’est ce que j’apprendrais plus tard. Il a suffit de la petite adversité qu’a représenté une météo avec quelques nœuds de vent de trop, pour que soit abandonné sans un mot, engagements et ami. Un comportement incroyable pour moi, je l’aurai fait avec quelques éclats peut-être mais avec limpidité. Cette perception de l’événement a été pour moi, instantanée au moment où j’ai compris sa défection.

Point final, Rodolphe est parti.

            Je fini mon petit déjeuner et réveille Raymond. Mon annonce lui fait l’effet d’une douche. Je lui laisse néanmoins le temps nécessaire pour accuser le coup et j’évoque la suite de notre voyage.  Je lui sors les prévisions météo manuscrites que m’avait commenté ma fille Carole. Sa décision est immédiate, nous avons un créneau limité, il nous faut partir de suite.  Il est 9H30 je fonce à la capitainerie et attends 30 minutes dans l’entrée que les bureaux ouvrent, paye la note. Pendant ce temps, Raymond a préparé le bateau, à 10H 15 nous quittons précipitamment Portosin. Les vivres en produits frais n’ont pas été reconstitués, il nous reste peu de pain, peu de fromage, c’est vrai que pour un équipage réduit le rationnement sera moins contraignant (avantage).

            Le ciel est noir, les nuages sont à mi-hauteur des petites collines, il fait du vent, nous n’avons pas très chaud.

Raymond me dit ; « Il doit nous regarder partir ». Je pense, pourvu qu’il n’ait pas raison. 
Nous sommes encore dans la baie et le pont du bateau est déjà mouillé par les embruns. Le manque de lumière, le clapot et les vagues de face ne me  laissent rien envisager de bon. En attente à l’entrée de la baie, la proue tournée vers le large, un remorqueur de haute mer entièrement éclairé attend. Hutomel passe à quelques centaines de mètres, on dirait un fauve qui attend de bondir, il se dégage de ce bateau une puissance extraordinaire. Courage ! Mais pourquoi est-il là ?  « Raymond, quand on pourra faire du plein nord ce sera plus facile, le vent sera de travers.» Une vérité est toujours bonne à énoncer quand il s’agit de conforter ses choix. Les événements nous donneront raison. De mer agitée nous passerons à belle, la houle de 2 mètres au maximum. Le restant du mardi et jusqu’à la mi-journée du lendemain  mercredi 30 mai, il en sera ainsi. Nous naviguerons le plus souvent à la voile avec un vent portant de sud-ouest. En fin d’après midi, le vent forcit pour atteindre 30 nœuds et mer agitée. Rien de grave, ça veut dire que ça bouge un peu plus. Une fois la pointe extrême de l’Espagne franchie, le vent s’est établi à ouest ensuite ouest nord-ouest et nous avons coupé tout droit en direction de l’embouchure de la Gironde. Avec du vent portant, une grande houle venant de l’arrière, même les bourrasques les plus fortes, enregistrées à 43 nœuds sont passées sans que nous les remarquions vraiment, sauf une accélération sur le speedomètre.

D’un départ le mardi 29 mai à 10 heures, nous arriverons à la bouée d’atterrissage en face de la Gironde jeudi 31 à 21 heures soit 60 heures plus tard. 
A deux, sur un bateau, l’organisation est vite trouvée. Des quarts de 3 heures et à chacun son tour. Je faisais 21h à Minuit ensuite 3h à 6h ensuite 9h à Midi et Raymond alternativement. La période de l’après-midi étant moins rigide et il nous arrivait de passer des moments ensemble. C’était le cas, en particulier des repas du soir que nous prenions en commun sur le pont. Premier soir, Cassoulet en boite, deuxième jour, petit salé aux lentilles en boite. Nos petits bols à la main, les ustensiles pain, sel, etc. posés dans une cuvette à même le sol du cockpit. La table succincte, par contre l’environnement grandiose, la mer, le ciel et rien d’autre que nous.

            Presque rien d’autre que nous. Tant que nous sommes restés sur les haut fonds de l’ordre de 200 mètres, nous avons toujours vus des pêcheurs. Au large de l’Espagne ils pêchaient tous à couple : deux bateaux parallèles qui trainent entre eux un filet. Il vaut mieux ne pas être au milieu, alors on veille. A l’œil, au radar, ensuite à la jumelle, il faut corriger la route suffisamment tôt pour que nos intentions soient claires.

Je vous ai parlé de notre vrai copain, le pilote ? C’est vraiment le coéquipier idéal, toujours présent à bord, on peut penser, regarder les étoiles, les vagues…lui pendant ce temps il bosse. On lui donne un cap, il ne discute pas, il le suit. Quand la vague venant de travers oriente le bateau dans le mauvais axe et bien notre petit pilote il compense aussitôt. Vraiment sympa notre 3eme homme.

            Au centre du golf de Gascogne nous n’avons vu personne, rien. Des centaines de kilomètres sans rencontre. Etre au milieu de nul part. Raymond, étant un homme sérieux et compétent il a du faire pareil, je me suis astreint à veiller de la même façon, dans les zones fréquentées, que dans les zones désertiques. Il ne suffit que d’une mauvaise rencontre. Les grands bateaux du genre porte-containers ont des tourelles de commande du bateau qui ne sont qu’à quelques mètres au dessus de leur chargement. Vers l’avant, ils ne voient que l’horizon mais pas les 500 ou 600 premiers mètres, pas rassurant. Pendant les grains on ne voit rien, d’autant que l’on regarde depuis l’intérieur du bateau et que le radar n’est pas vraiment efficace, malgré tous les réglages possibles, tant il est brouillé par la pluie. J’ai regretté mon AIS.

            Cette partie du voyage a été pour moi la plus agréable de tout le périple. A la voile, le vent dans le dos, une houle parfois un peu haute mais longue et douce, des moments qui effacent des souvenirs moins plaisants, mal de mer, bruits du bateau qui tape, ennuis mécaniques et humains.

            A 20 heures nous sommes à la bouée d’atterrissage, cette bouée de haute mer à plusieurs miles au large marque le début du système de balisage pour rentrer dans la Gironde. C’est à peu près à cet endroit où les pilotes professionnels spécialisés remplacent les pilotes des bateaux pour remonter le fleuve.  Nous affalons les voiles et au moteur prenons la direction de l’embouchure. Mon téléphone portable commence à recevoir un très faible signal. D’abord je peux envoyer un SMS à mon épouse et à ma fille, un peu plus tard les communications sont acceptées. Allo la terre, « c’est nous ».

C’est la fin du voyage, encore une dizaine de miles, le temps de remonter le fleuve en contournant par la passe nord, le phare de Cordouan et notre destination finale Port Médoc sera atteinte.        

            Pas si vite semble nous rappeler la mer !

Avant d’atteindre le fleuve il faut franchir l’endroit où ses eaux rencontrent l’océan. Et il y a des moments ou quand tout s’est trop bien passé, évidemment ça ne peut pas durer.

            Nous avons pris un cours de surf dans les déferlantes. La situation n’était pas extrême, le bateau est long, il donne confiance et notre copain pilote compensait vite et bien. C’était, quand on parle « moderne », juste un peu chaud. 
Quand le bateau part au surf emporté malgré son poids par l’eau de la déferlante, qu’il est un peu de travers, qu’il roule en même temps qu’il glisse. On n’a qu’une envie, que cela ne dure pas trop longtemps. C’est un sentiment très personnel qui devait être partagé.

Nous sommes passés au plus mauvais moment, au plus bas de la marée, l’heure où le fleuve est le plus fort. Expérience à retenir pour mes prochains passages.

            Le chenal balisé est long, et tortueux, d’abord entre chien et loup avec des balises pas encore éclairées donc peu visibles, ensuite la nuit noire et les lumières de la côte qui perturbent notre vision. Pour une première c’est un peu stressant. Ayant fait un si long voyage, se prendre les cailloux à quelques miles, ce serait bête.

            Nous avançons prudemment, croisons un gros navire qui manœuvre tellement bizarrement que nous devons très brutalement changer de cap pour ne pas nous trouver sur sa route. 
Un peu plus loin, une très petite lumière blanche apparaît en face de nous. Un très petit bateau qui est perdu ? Nous nous déportons, arrivé à notre hauteur, surprise. La vedette des douanes 27 mètres de long qui nous attendait avec une minuscule lumière, probablement de diversion. Aussitôt à notre hauteur un projecteur nous aveugle, nous ne pouvons que mettre les mains devant nos yeux pour nous protéger. Dans le même temps sans que nous ne l’ayons aperçu, un zodiac est à 3 mètres de nous.

            « Douanes, ralentissez votre allure » Oui chef ! Pas de problème.

Nous sommes en plein film et les vedettes, c’est nous. Quatre douaniers se pendent aux chandeliers et sautent à bord.

Un douanier restant à mes cotés, les trois autres étant à l’intérieur avec Raymond. Après les prévisibles questions sur nos papiers personnels et ceux du bateau, d’où venez-vous, que faites vous etc..., ils entreprennent la fouille complète du bateau, démontage des fonds, regarder dans les recoins : cela durera au moins une heure.

Des douaniers très sympathiques, plutôt jeunes, qui ont fait leur boulot, d’une manière la plus courtoise qui soit. Il faut dire que de notre côté nous n’avons montré aucun signe de dérangement et avons pris l’intrusion d’une manière positive. Peut-être pensais-je, je vais avoir des choses à raconter ?

            Ils ont tout contrôlé, et ils nous attendaient patiemment dans le noir. C’est nous qu’ils voulaient. Nous avions été repéré en plein océan par un avion des douanes, là où je me pensais si seul au monde.

Vous avez vu l’avion ? Quel avion ? quand ? Où l’avion ?

Vous êtes passés à Gibraltar ? Mais bien sûr.

Quel jour ? Vous savez, tout est marqué dans le livre de bord, tracé sur les cartes (merci Raymond). Nous sommes tellement déconnectés que nous ne savons même pas quel jour nous sommes.

Nos dires sont contrôlés, l’un des douaniers parlant dans un petit micro à des personnes étant restées dans la vedette. Les ordinateurs doivent fonctionner. J’apprendrais qu’à Gibraltar les bateaux sont photographiés. Peut-être qu’ils nous ont trouvés bizarres quand nous buvions le champagne dans le détroit ?

Tout est en règle, ils repartent par le même chemin, ils sautent un par un dans le zodiac et rejoignent la vedette qui pendant tout ce temps est restée sur notre arrière.

Nous continuons notre route dans le chenal balisé, les bouées vertes à tribord et les rouges à babord. Enfin l’entrée du port de Port Médoc, à quelques hectomètres de la Pointe de Grave, en face de Royan dans l’embouchure de la Gironde.

Il est 1h30 le 1er juin 2007. HUTOMEL est amarré au ponton carburant, notre voyage est cette fois bien terminé.

Après ces derniers événements, quelques heures de sommeil seront les bienvenues. 
Demain je ferai le plein de carburant et contacterai la capitainerie qui me donnera une place définitive. HUTOMEL sera chez lui.

 

 

           

 

 

 

 

 

Publié dans récit du voyage

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